Je n’ai pas vu ce film, et je n’irai pas le voir. Mais les commentaires entendus et lus m’ont interrogé sur la manière dont une œuvre d’art doit ou ne doit pas atteindre le spectateur.

D’après une critique de cinéma, ce film  « ne prend pas partie et ne moralise en rien l’attitude de ce père à la dérive  (…) Certains pourront trouver cette absence de partie pris gênante, le film a le mérite de ne jamais tenter de nous influencer, et j’aime ça. »  (voir filmquebec sur overblog)

Que vaut une œuvre du septième art qui n’influence pas? Et si, malgré ce curieux déni, elle influençait, qu’apporte-elle à celui ou celle qu’elle rejoint? Qu’est-ce qu’elle nourrit dans ses émotions, ses affects, dans ses pulsions de vie ou de mort?  J’ose prétendre que « Les sept jours du talion » laisse des traces. Du moins, ce que j’en ai entendu et vu sur Youtube a eu de l’effet sur ma sensibilité, mon humanité.

Pour regarder ce  film sans qu’il m’influence, on me recommande en quelque sorte d’épouser l’état mental du chirurgien vengeur, Les_7_Jours_du_Talionêtre son alter ego, devenir étranger à moi-même, un spectateur glacial. Je suis capable d’entrer dans des bulles, mais pas dans celle-là.

Quelle est cette norme selon laquelle l’« œuvre d’art » doit faire abstraction de la dimension morale et s’aseptiser de toute intention d’influencer? Que fait-on des deux réactions que voici, montrant bien que ce film joue dans des couches profondes de l’être?
- « Ce film nous fait poser des questions personnelles et il y a même une sorte de morale. » – « Par moment, je ne regardais pas l’écran tout en approuvant complètement le courage du père de la petite fille décédée…D’où le choix de faire sa propre justice et d’aller en prison ou bien de laisser le système le faire et de savoir que le condamné ressortira sous peu.  Disons que ça fait réfléchir. ». Réactions lues sur cinoche.com.

Imaginons que Podz (Daniel Grou)  nous présente la suite de l’histoire dans un prochain film : « Les 77 nuits de Lamek » Dans ce deuxième film,  celui qui a été torturé serait alors vengé par la mort programmé du chirurgien tortionnaire et de ses intimes. Lamek est un personnage biblique qui décide de se venger soixante-dix-sept fois : « Lamek dit (…) : Si on me frappe, je tue un homme, si on me blesse, je tue un enfant. S’il faut tuer sept hommes pour venger Caïn, on en tuera soixante–dix–sept pour que je sois vengé ». (Genèse 4, 23-24)

Faux! Ce film a de l’influence. Il s’insinue dans nos pulsions et fait remonter des réactions primitives pré-morales.  La vengeance nourrit la violence de façon boulimique. Elle est  une spirale infernale. Elle détruit l’humain en nous, le sens de l’altérité, notre capacité de pardonner pour sauvegarder la vie.  L’Évangile fait appel au courage d’inverser ce mouvement, il propose un amour surdimensionné. « Père, pardonne-leur. » disait celui qui, innocent, pendant sept heures, avait été giflé, fouetté, puis crucifié. J’ose espérer que dans la pire atrocité que j’aurais à subir, poindrait toujours en moi la pulsation vacillante de la vie, du pardon.

TALION : vengeance qui consiste à faire subir à l’offenseur un dommage identique à celui qu’il a causé. La loi du Talion est souvent symbolisée par « oeil pour oeil, dent pour dent » (Encyclopédie Hachette 2001)

Rémi Bourdon

PS : J’irai certainement voir « La donation »