Science et foi : pour aller au-delà des oppositions simplistes (2e partie)
On ne compte plus les livres, les documentaires, les magazines de vulgarisation qui nous informent des dernières découvertes scientifiques ou attirent notre attention sur les plus prometteuses avancées des chercheurs en astrophysique, en biologie, en paléontologie. L’abondance de cette documentation nous permet de mieux apprécier les progrès de la recherche et la fécondité de la démarche scientifique. La diffusion continue des connaissances en médecine, en chimie, en neuropsychologie, actualise notre savoir et renforce notre conviction que la science moderne mérite l’éloge qu’on lui adresse depuis qu’elle a commencé à donner des preuves de son efficacité et à transformer durablement notre compréhension du monde, il y a quatre siècles. Un bref rappel historique suffit d’ailleurs à nous convaincre que la contribution des sciences au développement de l’humanité est tout simplement inestimable.
Combien nos connaissances ont évoluées, combien notre vision du monde a changée depuis que la raison scientifique nous a permis de repousser, jusqu’en des limites insoupçonnées, les frontières mouvantes de l’espace et du temps! Après avoir sillonné toutes les mers, quadrillé toutes les terres, conquis jusqu’aux pôles, l’homme est parvenu à marcher sur la lune. Il lorgne maintenant du côté de Mars, tout en balayant l’univers de ses ondes, pour recenser, à des milliards d’années-lumière d’ici, tout un bric-à-brac de quasars, de pulsars et autres avatars stellaires éparpillés dans ce gigantesque bazar. Parallèlement, d’humbles et patientes recherches en géologie, en biologie, en préhistoire nous ont permis de donner un âge à la Terre, à la vie, ainsi qu’à l’homme, cette créature ravagée par ses rêves d’éternité. C’est d’ailleurs grâce aux fascinants travaux des préhistoriens que nous pouvons aujourd’hui dater, de façon assez certaine, l’apparition du sentiment religieux chez l’être humain :
« Pour la première fois, il y a 100 000 ans ou 80 000 ans, avec les plus anciens Néandertaliens d’Europe occidentale, les Hommes enterrent leurs morts. […] Ces sépultures marquent l’apparition des rites funéraires, en particulier d’offrandes déposées parfois dans la fosse qui témoignent sans doute d’une croyance en une vie future après la mort, c’est-à-dire d’un sentiment religieux. » 1
Cette expansion de la connaissance aux dimensions de l’espace et du temps cosmiques donne le vertige. Elle nous fait prendre conscience de notre petitesse et de notre fugacité, par contraste avec les dimensions et l’âge de l’univers. 2 « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », confessait déjà Pascal, au XVIIe siècle. « Qu’est-ce que le spasme de vivre? » demandait quant à lui Nelligan, traduisant ainsi l’angoisse de l’être humain devant la mort. Mais l’accumulation des connaissances nouvelles n’est pas non plus sans produire, à l’inverse, une certaine ivresse, une griserie, une exaltation. Après tout, ce nouveau savoir grandit l’homme, il prouve sa supériorité sur toutes les autres créatures et accroît formidablement son emprise sur la matière.

Sépulture néanderthalienne de La-Chapelle-aux-Saints (France)
Malheureusement, cette exaltation, cette surchauffe de l’esprit fait parfois perdre le sens de la mesure, brouille l’intelligence et engendre de regrettables dérives de la pensée et du cœur. Alors la science change de visage : elle n’est plus cette humble et méthodique démarche de la raison, en progression vers une compréhension toujours plus juste et plus adéquate des phénomènes de la nature ; par une sorte de mutation, de saut qualitatif injustifiable, que seul l’arbitraire de la passion peut expliquer, elle revêt un caractère sacré, elle acquiert une valeur absolue, elle devient le référent incontestable, la source de la vérité et du bien, au détriment d’autres modes de connaissance.
Si cette « absolutisation » n’est pas toujours explicitement revendiquée dans le discours, elle est souvent implicitement assumée dans la pratique et révélée par les comportements. Dans un monde où la rationalité technique domine et où la science joue le rôle de référent ultime, d’ultime autorité, la raison expérimentale tend à devenir une idole, la recherche scientifique, un rituel ésotérique, les savants, des prêtres qui nous montrent la voie du bonheur, les laboratoires, des églises où l’humanité se régénère et espère trouver le secret de la vie éternelle. On bascule alors dans le scientisme, cette doctrine qui fait de la science une religion et qui prétend résoudre (ou du moins désactiver) les problèmes philosophiques et métaphysiques grâce à la science.
Nous verrons où cela peut nous conduire dans un prochain article.
Alex La Salle
1 de Lumley, Henry, L’Homme premier, Odile Jacob, Paris, 2000, 221 p.
2 Dans Poussières d’étoiles (édition mise à jour en 2008), Hubert Reeves nous apprend que, selon les estimations actuelles des astrophysiciens, l’univers a environ 14 milliards d’années et qu’il s’étend sur cent mille milliards de milliards de kilomètres.

about 1 year ago
Ce sont là les dimensions de l’univers « observable ». C’est à dire ce que nous pouvons en observer ..
L’univers réel est sans doute beaucoup plus grand , peut-être infini..
about 1 year ago
Merci M. Reeves d’avoir pris le temps de lire et de commenter cet article. La précision capitale que vous apportez renforce le sentiment de vertige que nous éprouvons devant l’âge et la taille – observés jusqu’à maintenant! – de l’univers. Quant à savoir si l’univers est infini, nous n’aurons pas trop de toutes les ressources de la science et de la philosophie pour résoudre cette énigme, qui nous fait plonger au plus creux du mystère du monde…
Au plaisir de vous retrouver sur ce blog.
P.S. Merci pour votre nouvelle édition de « Poussières d’étoiles » , qui m’a fait ressortir le cherche-étoiles que mes parents m’avaient offert à l’âge de 11 ans. La semaine dernière, j’ai ainsi pu revoir de vieilles connaissances (Mlles Les Pléiades, Mme Cassiopée) et m’en faire de nouvelles (M. Céphée, M. Dragon). J’ai aussi découvert que la nuit, la lueur rouge de Mars éclairait le pas de ma porte. Fascinant univers!
about 1 year ago
Fascinant univers, en effet! Fascinant aussi de vous lire. Merci de nourir ainsi les intelligences et les coeurs, car nous avons bien besoin de faire la part des choses par les temps qui courent.
J’espère votre prochain article …
about 1 year ago
Mme Trépanier, en écoutant M. de Lumley, directeur de l’Institut de paléontologie humaine (France), sur Canal Académie, vous trouverez d’autres fascinantes découvertes de la science:
http://www.canalacademie.com/ida3985-Les-dix-hauts-lieux-de-la.html
Et pour réfléchir sur les rapports entre foi et raison, je vous invite à visionner un vidéo, en anglais, sur le site jeunesse de notre diocèse (le premier vidéo en haut de la page) :
http://jmj.dsjl.org/index.php?option=com_content&view=article&id=150&Itemid=34