Dans cet article, Alex La Salle poursuit sa réflexion sur le juste rapport à établir entre science et foi. La première ainsi que la deuxième partie du texte sont disponibles. Vous êtes invités à les lire, si cela n’est pas déjà fait. Nous espérons que vous trouverez le sujet aussi passionnant qu’il l’est pour nous.

Dans l’article précédent, nous avons vu comment l’idéalisation de la science moderne pouvait conduire au scientisme, cette idéologie qui prétend que la méthode expérimentale des sciences pures est la seule démarche de l’esprit pouvant conduire à la connaissance et au bonheur. Nous avons vu comment la démarche méthodique de l’esprit scientifique pouvait être irrationnellement investie d’une mission et d’un rôle à caractère religieux, qui déborde de beaucoup ses prétentions légitimes, concurrence la religion sur son propre terrain et promeut la confiance en la science comme forme nouvelle de religiosité à la disposition des sceptiques et des athées.

Le scientisme connut son âge d’or durant les années 1850-1914. Cette époque de triomphalisme est depuis longtemps révolue. Le recul de l’idéologie scientiste après 1914 s’explique en grande partie par le cataclysme de la Première Guerre mondiale et le spectacle immonde des carnages causés par l’industrialisation de l’armement. Ces événements ébranlèrent gravement les fondements de la culture européenne moderne issue de la révolution scientifique (17e siècle) et de la philosophie des Lumières (18e siècle). Face à l’ampleur du désastre et suite à l’hécatombe atroce qui coûta la vie à plus de 10 millions d’hommes – chose inédite dans l’histoire européenne de l’époque – les Européens comprirent les limites de la raison technoscientifique et sentirent le besoin de revoir leur conception du savoir et de la raison.

À titre d’exemple, dans les années 1920, le mouvement artistique et littéraire surréaliste, dont André Breton (1896-1966) fut la figure de proue, contribua à cette remise en question du règne sans partage de la rationalité scientifique, en s’appuyant entre autres sur les découvertes du freudisme. Puis, à partir des années 1930, 1940 et 1950, les recherches de nombreux scientifiques, dont celles de Mircea Eliade (1907-1986) en histoire des religions, de Claude Lévi-Strauss (1908-2009) en anthropologie ou de Georges Gusdorf (1912-2000) en philosophie, modifièrent profondément la compréhension qu’avaient les savants de la pensée mythique et symbolique, à laquelle on reconnut enfin une valeur et une cohérence certaine.

654478Jacques Maritain (1882-1973)

Chez les catholiques, le renouveau de la philosophie thomiste mené par des penseurs comme le père Antonin Sertillanges (1863-1948), Jacques Maritain (1882-1973) ou Charles de Konink (1906-1965) permit à la culture occidentale de trouver dans l’exercice de la rationalité philosophique un espace où les facultés naturelles de l’esprit humain pouvaient se déployer librement et retrouver toute leur amplitude. Ce renouveau du thomisme, initié par le pape Léon XIII, dès 1879, avec la publication de l’encyclique Æterni Patris, continue d’inspirer la pensée catholique contemporaine, comme en témoigne la publication récente par la commission théologie internationale d’un ouvrage de philosophie morale intitulé À la recherche d’une étique universelle. Nouveau regard sur la loi naturelle. Pour consulter cet ouvrage en ligne, il suffit de cliquer ici.

Ainsi, grâce au rayonnement de divers courants de pensée spiritualistes en littérature, en sciences humaines ou en philosophie, l’influence du rationalisme sur le milieu universitaire fut contenue jusqu’à la cassure culturelle des années 1960. L’idée que la raison puisse à tout le moins dialoguer, sinon collaborer avec d’autres modes d’appréhension du réel, telles l’imagination ou la foi, était acceptée par les esprits de l’époque et on reconnaissait que ce dialogue ou cette collaboration pouvaient servir la quête de savoir et de sens des hommes. Il en découlait que le climat intellectuel était généralement plus réceptif aux sollicitations du mystère et que les hommes regardaient plus volontiers au-delà des rivages de la raison, vers l’absolu. Le christianisme, et particulièrement le catholicisme, tirait avantage de ce climat d’ouverture.

À suivre….