Colette Beauchemin

Au delà de la peur… suivre sa voie

Dans le cadre d’une émission biographique dédiée à l’actrice québécoise Marina Orsini, je l’ai entendue parler de son parcours de vie, en disant : « Mes désirs ont toujours été plus forts que mes peurs ». J’ai été charmée par cette expression qui sonnait si juste dans sa bouche.

Cette femme si inspirante pour bon nombre de québécois et de québécoises, donne le goût de croire que le mystère de la vie est bienveillant et que l’on peut faire confiance à ce feu qui brûle au fond de nous. Les personnes qui côtoient Marina Orsini témoignent d’elle comme étant une personne dont le cheminement de vie semble se dérouler comme si tout prenait sa place au bon moment. Il me semble que cela n’est pas étranger à ce regard de confiance qu’elle porte sur ses désirs et l’obéissance à ce qui appelle en elle.

Mais peut-on arriver à faire confiance aux aspirations profondes qui nous habitent sans avoir d’abord appris à entrer en soi-même? Le cheminement de Marina laisse croire que cette femme a su écouter ce qu’elle portait et faire fi des multiples voix qui auraient pu la dissuader de suivre son chemin. Nous ne pouvons que constater comment cette attitude a porté fruit dans sa vie. Cette femme rayonne de vitalité.

Et si ce désir en nous était la voix de Dieu qui nous appelle à la Vie? N’est-ce pas mystérieux ce sentiment d’être aspiré vers « plus de Vie »? Par ailleurs, ce désir, lorsqu’il n’est pas suffisamment approfondi, peut nous amener à confondre « l’appel à être », avec « l’envie d’avoir ». C’est là que la peur a de la prise. La peur n’est-elle pas liée à l’angoisse de perdre? Ce n’est que lorsque l’on goûte intensément ce sentiment de vivre pleinement en faisant des choix cohérents avec nos appels intérieurs que la peur peut être dépassée. Les « oui » aux appels que l’on ressent au plus profond de soi, nous entraînent, en quelque sorte, vers une naissance à soi-même qui n’est jamais achevée.

Pour moi, cette manière de s’engager dans la vie est une expérience spirituelle qui émane d’un sens qui nous transcende. Dans un regard de foi, j’y reconnais l’appel que Dieu nous lance, à la source même de notre désir d’être. Quand on choisit de répondre à cet appel, la vie circule et se déploie.

Quand toute une société de consommation et de performance tend à imposer ses repères de choix de carrière à lorgnette de la simple productivité, il est urgent que d’autres repères se fassent jour. Nous ne pouvons faire fi des appels qui jaillissent de la dimension spirituelle de l’être humain, sous peine de dislocation sociale et de maladie mentale. Lorsque l’on tente de faire taire les appels vocationnels qui nous habitent, c’est une société toute entière qui devient malade. Le nombre croissant de personnes souffrant d’épuisement professionnel n’est-il pas symptomatique de cette perte de repères individuels et sociaux?

Je crois que nous sommes en manque de témoins qui éveillent le goût de croire à ce qui appelle, de l’intérieur, le meilleur de soi-même.

Je vous invite à prendre le temps d’écouter l’entrevue réalisée avec Christoph Théobald, jésuite, qui nous invite à revisiter notre concept de vocation à la lumière de cet appel intérieur qui nous concerne tous et chacun.

Il a publié un volume intitulé « Vous avez dit vocation? » aux éditions Bayard, février 2010.

Un Dieu inutile?

Où est-il ton Dieu? Que fait-il, quand le mal et la souffrance abondent? Le silence de Dieu n’est-il pas l’épreuve suprême de la foi?

Lorsque Dieu s’avère inutile, pourquoi mettrait-on sa foi en lui? Pourquoi ne pas investir plutôt ses énergies dans des réalités tangibles, sur lesquelles nous estimons avoir le contrôle? L’autonomie semble nous engager sur ce chemin de lucidité froide où la raison invite à quitter la foi, comme on quitte le monde merveilleux des contes de fées.

Aujourd’hui, la foi ne semble pas pouvoir rimer avec intelligence et lucidité. Comme si le dernier mot sur le silence de Dieu appelait nécessairement la réponse de sa non-existence.

Lorsque la question demeure ouverte, il arrive parfois que la foi s’épure et s’approfondisse.

Des prières inutiles
Les inévitables prières non exaucées sont bien souvent les déclencheurs de ce combat de la foi. À quoi ça sert? Dieu ne répond pas. Je suis mieux de me débrouiller seul. La confiance abîmée, voir même rebutée, provoque la distance qui peut mener jusqu’au rejet complet. Le plus souvent, nous conservons une petite sortie de secours, au cas où. Mais nous vivons comme si nous étions seuls. La question de Dieu est reléguée au niveau métaphysique. Si Dieu a créé le monde, il semble l’avoir quitté ensuite. L’idée que Dieu puisse être le maître d’oeuvre du big bang peut paraître acceptable, mais cela semble n’avoir aucun impact sur la vie réelle et les choix au quotidien.

Par contre, si le malheur frappe, il ne sera pas rare de voir réapparaître le marchandage religieux. Les neuvaines ou les sacrifices, pourraient-ils influencer ce Dieu que j’avais oublié? Ou bien devrais-je plutôt utiliser de nouvelles pratiques qui semblent avoir plus de pouvoir sur les forces cosmiques (anges, cristaux, incantations, etc.)? Alors, on fait des promesses, des rites et des gestes, avec l’espoir de réveiller Dieu de son sommeil et récupérer ses faveurs. La fièvre du hockey nous en a montré de multiples manifestations pendant les séries éliminatoires, où l’on voit des pratiques superstitieuses resurgir, en vue de récupérer les faveurs des dieux. Bien que l’on change d’allégeance en matière de croyances, cela ne modifie pas en profondeur le rapport utilitaire que l’on entretient avec l’Ultime(1), qu’on l’appelle Jésus, Allah, l’Énergie universelle ou les forces cosmiques…

L’abandon de la foi magique
La foi, qui s’expérimente dans ce rapport utilitaire et magique, a de plus en plus de mal à tenir le coup dans la mentalité scientifique actuelle. La remise en question devient inévitable. Paradoxalement, il faut perdre la foi (la foi primaire) pour pouvoir découvrir une autre forme de relation à Dieu qui soit digne de l’autonomie de l’être humain. Actuellement, la grande majorité des québécois se retrouvent dans un « no mans land » de la foi, parce qu’ils ont quitté une représentation infantile de la foi sans pouvoir faire le passage vers une autre forme du croire.

Le passage le plus difficile de la foi
Comme société, nous serions, en quelque sorte, dans une crise d’adolescence en regard de la foi. Cela expliquerait le peu d’intérêt pour le religieux, perçu comme infantilisant. Pour bien des gens, la pratique religieuse se résume à des observances qui riment avec obéissance. Dès lors, il est normal pour eux de vouloir se libérer de ces exigences extérieures, brimant leur liberté. Par ailleurs, l’intérêt pour le spirituel gagne du terrain. Personnellement, je mets beaucoup d’espoir dans la quête de sens actuel. Lorsqu’elle se fonde sur une recherche d’authenticité, la quête spirituelle peut ouvrir le passage vers une foi plus adulte.

De l’extérieur à l’intérieur
La recherche de sens qui s’enracine dans le désir d’authenticité prend la mesure de la fragilité humaine. C’est sur ce terrain de notre vulnérabilité qu’une nouvelle rencontre de Dieu peut se réaliser, à nouveaux frais. Ne cherchant plus à l’extérieur de lui-même un Dieu Tout-puissant capable de lui épargner la souffrance ou la prise en charge de sa vie, le chercheur sincère se retrouve face à sa vérité intérieure où il peut vivre une rencontre inattendue. Et si Dieu était là, à l’intérieur, comme Celui qui est la Vie de ma vie?

Saint Augustin nous témoigne si admirablement de cette merveilleuse découverte. « Tard je t’ai aimée, Beauté si antique et si nouvelle, tard je T’ai aimée et pourtant Tu étais dedans, c’est moi qui étais dehors, où je Te cherchais en me ruant vers ces beautés que Tu as faites … Tu étais avec moi, c’est moi qui n’étais pas avec Toi. » (Confessions, livre 10ème, ch. 27)

Cette redécouverte de Dieu peut transformer radicalement la vision de la vie en lui donnant une saveur inespérée.

Parmi les auteurs spirituels contemporains qui nous parlent de ce passage dans la foi, Maurice Zundel est sans contredit un des plus inspirants. Vous pouvez aller lire sa magnifique homélie intitulée « Tu étais dedans, moi dehors ».

Un surplus indispensable
À ce niveau d’intériorité, Dieu n’est plus éprouvé comme étant de l’ordre de l’utile mais plutôt du « surplus indispensable ». Avant cela, on pouvait vivre sans avoir conscience de sa présence mais voilà que cette nouvelle conscience d’une Présence au coeur de soi, illumine l’existence.

Le Dieu de la grâce et du surplus n’a rien de contraignant, bien qu’Il nous appelle inlassablement à offrir le meilleur de nous-même. Sa source intarissable est appelée à irriguer notre cœur et notre intelligence jusqu’à transformer notre vie en une œuvre d’art.

Colette Beauchemin

(1) Selon la théorie du développement du jugement religieux, le stade du donnant-donnant est le plus répandu et le plus difficile à franchir. L’homme, son développement religieux, étude de structuralisme génétique, par Fritz Oser, Paul Gmünder, Louis Ridez; traduit de l’allemand par Louis Ridez, Éditions du Cerf, 1991, 348 p.

Adam et Eve ! Tu crois encore à ça ? 2ème Partie.

Voici la deuxième partie de l’article mis en ligne lundi.

Si Dieu est bon, pourquoi le manque, le mal et la mort existent-ils?  Ce pourrait-il que Dieu soit malveillant?

“Vraiment ! Dieu a dit : Vous ne mangerez d’aucun des arbres du jardin ?” (Gn 3,1) Cette réplique du serpent, mais en scène cette voix trompeuse qui s’immisce en nous jusqu’à nous faire douter de la bienveillance de Dieu.  Le manque sur lequel le serpent appui, jusqu’à l’amplifier, est le rappel douloureux de notre condition de manque.   Nous avons beau nous raisonner, mais voilà le doute introduit dans le jardin, comme un point noir sur la feuille blanche, jusqu’à nous obséder complètement. Pourquoi, souffrir le manque de quelque chose?  Nous aimerions être tout, avoir tout, connaître tout, pour éviter de ressentir ce manque.

Ce désir de toute-puissance semble bien être originel, puisque dès son entrée dans le monde le nouveau-né part de ce sentiment du « tout », pour réaliser graduellement qu’il n’est pas tout et que malgré ses cris, il n’obtient pas tout. Dans le mouvement même de vouloir s’accaparer ce qu’il croit pouvoir faire sa sécurité et combler son manque il prend conscience de ses limites et de sa fragilité (sa nudité).  On n’a beau vouloir se cacher et couvrir sa nudité (Gn 3,7), le désir de perfection demeure toujours présent.

adam&eveL’origine du mal et de notre propre malheur semble bien venir de ce désir de complétude mal géré. En voulant colmater la faille de sa finitude en cherchant à se suffire à lui-même, l’Adam se  «  dé-crée ».  En niant son besoin de l’autre, autrement qu’en l’utilisant comme objet pour combler son manque, l’Adam se réduit à « posséder » plutôt qu’à « être ».  « Prendre » au lieu d’accueillir et se recevoir de l’Autre, voilà notre penchant (péché) originel qui nous entraîne vers notre propre malheur et notre destruction.

Pourquoi cette tentation de toute-puissance est-elle présente au cœur de notre vie? Cette dangereuse possibilité semble bien être la garantie de notre liberté.  La liberté dans laquelle Dieu nous a créés nous met dans la situation de choisir la voie de notre accomplissement.   Nous pouvons écouter la voix de notre Jardinier intérieur ou celle du serpent, c’est à dire celle de l’Esprit ou bien celle de la chair (nos pulsions primaires). Vous serez comme des dieux, dit le serpent (Gn 3,5).  Vous serez tout, sans limites et sans failles.  Nos pires réalisations humaines ne sont-elles pas liées à ce désir de s’élever au-dessus de tout, en se croyant rois et maîtres de tout ?  En se coupant de sa Source, l’Adam connaît les conséquences de ses choix.  A la fin du récit de la Genèse, les malédictions qui suivent la désobéissance (Gn 3, 14-24) (trop souvent interprétées comme la punition d’un Dieu vengeur) ne sont-elles pas plutôt les conséquences désastreuses de nos abus de pouvoirs, sur notre corps, sur l’autre, sur la nature ?  En voulant jouer aux dieux nous devenons pires que des bêtes.

Pourtant ce statut divin auquel nous aspirons, nous est offert gratuitement. Notre rédemption procède de l’accueil de la Vie de Dieu qui nous est donnée, sans s’imposer à nous.  C’est seulement en accueillant cette Vie divine et en acceptant d’y collaborer par le don de soi-même, que l’Adam est recréé à l’image et à la ressemblance de Dieu. L’Alliance intérieure entre Dieu-notre-Source et l’Adam que nous sommes, peut nous recréer chaque fois que nous y consentons. Le Christ (nouvel Adam), en nous montrant le chemin du Don, est venu nous rétablir dans cette Alliance de l’humain et du divin.

L’arbre de Vie est toujours accessible, au milieu de notre jardin intérieur.  La Vie de Dieu est offerte à quiconque accepte d’ouvrir la porte, vers l’intérieur, pour retourner au jardin, là où l’Amour vivifiant de Dieu nous attend toujours.  Cependant, le passage à travers le feu (les anges de feu postés à la porte du jardin (Gn 3,24)) s’avère être la voie obligée. Mourir à notre suffisance pour vivre de la Vie de Dieu, voilà un chemin de croix devenu chemin de Vie, en Jésus Christ.

Ce récit d’Adam et Eve possède la faculté de révéler bien plus encore, lorsqu’on accepte d’y entrer de l’intérieur, dans une rencontre en face à face avec soi-même, en vérité.  A chacun d’y puiser comme à une source.

A celui ou celle qui m’interpelle en disant :  Adam et Eve, tu crois encore à ça ? Je peux répondre, en vérité :  oui, j’y crois, mais de l’intérieur.

Pour en savoir plus sur une approche symbolique de la Bible on peut consulter entre autre le site de catéchèse biblique symbolique qui nous apprend à renouer avec l’antique pédagogie des Pères de l’Église.  http://catechese.free.fr/

Colette Beauchemin

Adam et Eve ! Tu crois encore à ça ?

Comme je l’évoquais dans mon blogue précédent, bien des chrétiens se sentent dépourvus devant certains de leurs contemporains qui se considèrent débarrassés d’une religion aliénante et qui les relancent parfois en disant : Tu crois encore à ça, toi? ».

Le récit du jardin d’Eden représente, pour plusieurs québécois, l’emblème d’une religion infantilisante à laquelle on se sent mal à l’aise de s’associer.

Dernièrement, en faisant de l’animation catéchétique auprès de jeunes parents,  je me suis rendue compte à quel point, la mémoire collective est porteuse de vieilles images déformées sur ce récit fondateur.  Les plus courantes sont sans contredit celles de la pomme mangée par Eve, et du méchant Dieu qui chasse Adam et Eve du jardin merveilleux.  Cette histoire de désobéissance, où la faute de tous nos malheurs se retrouve sur le dos de la femme, continue de hanter notre inconscient collectif et alimenter l’humour macho.

Je proposais à ces parents de faire le ménage dans leurs vieilles représentations, d’abord pour faire honneur à leur intelligence et ensuite pour éviter de léguer leurs bibittes à leurs enfants.  Comment relier l’intelligence et la foi pour retrouver dans ce récit, une source de sens et de sagesse pour notre vie actuelle et pour notre avenir ?

Adam et Eve

Je suggère tout d’abord que le lecteur ou lectrice  de ce blogue aillent relire le texte dans une bible (Genèse chapitres 2 et 3) ou bien sur un site internet où le texte est accessible. http://www.bibledespeuples.org/ .  Je propose cette bonne traduction biblique, pour ceux et celles qui veulent s’apprivoiser à la lecture qui met en lien les textes de l’Ancien et du Nouveau Testament, en harmonique.  Cela évite une lecture fondamentaliste qui ne tiendrait pas compte de l’esprit dans lequel les textes ont été écrits.

Lorsque l’on parle du récit d’Adam et Eve, on peut concevoir facilement que ce récit ne soit pas à prendre au pied de la lettre.  Entre les blagues de premier degré et les savantes études exégétiques, peut-on retrouver une approche du texte qui puisse nourrir la vie spirituelle des croyants d’aujourd’hui?  Puisque la Bible a d’abord été transmise pour léguer un héritage spirituel, il convient de les approcher en tant que paraboles sur notre vie, en nous demandant constamment, pourquoi on nous dit ceci ou cela, en utilisant telle ou telle image? En approchant le récit du jardin d’Eden en se demandant, qu’a-t-il à nous révéler sur notre condition humaine, puisque c’est de cela dont il est question, le dialogue avec le texte peut commencer.  En réalité, quand on accepte d’entrer dans ce dialogue, Dieu lui-même se retrouve notre interlocuteur.  Il nous cherche en même tant que nous nous cherchons et cherchons à nous comprendre à travers le texte.  « Où es-tu Adam » ?  Dans ce jardin, qui est bel et bien à l’intérieur de nous, Dieu nous cherche pour nous apporter sa Vie.

L’Adam (du mot hébreu « adama » qui veut dire terreux) représente « l’être humain » en tant qu’homme ou femme.  Par cette image d’un être fait de poussière, c’est la fragilité de notre condition humaine qui nous est présentée.  Cette expérience de vulnérabilité est inhérente à notre condition d’être créé et mortel.  De cette conscience naît le questionnement sur notre origine et notre relation à cet Origine qu’on appelle Dieu.   Le récit du jardin d’Eden est porteur de cette question lancinante de l’être humain en quête de plénitude, du fait qu’il ressente si douloureusement sa finitude. Le sentiment de fragilité (ou de « nudité » en langage biblique) sera plus ou moins bien vécu selon le type de rapport que l’on entretient avec soi-même, avec l’autre et avec le Tout Autre.

Dans le récit on dit que Dieu lui façonne une aide qui lui vient du dedans (os de son ossature) (Gn 2,23).  Dès lors, l’Adam se mettra en chemin vers l’unification de son être.   L’Adam sera mis en relation avec son intériorité (femme) en vue de s’unir à elle pour trouver son harmonie.  Tous deux ne feront plus qu’un (Gn 2,24).  Chacun, chacune a besoin de se reconnaître dans cette quête de l’unification de son être (extérieur-intérieur) pour bien saisir l’enjeu présent dans la relation mise ne scène entre l’Adam et sa femme.

On dit dans le récit que l’Adam et sa femme étaient nus et n’éprouvaient aucune honte (Gn 2,25) mais voilà qu’ayant manger de l’arbre de la connaissance ils s’aperçoivent qu’ils sont nus et en éprouvent de la honte et de la peur. Ils se cachent. (Gn 3,10)  Attribuer une connotation sexuelle à cette scène est très éloignée de l’expérience que le récit cherche à mettre en lumière.  Cette image de nudité cherche plutôt à nous mettre en contact avec l’expérience de fragilité que nous éprouvons tous face à la souffrance et la mort qui caractérisent notre condition humaine.  N’est-ce pas cette expérience viscérale de se sentir vulnérable dans l’existence, qui nous fait douter de Dieu, allant même jusqu’à le percevoir comme malveillant ou bien rival ?  La voix du serpent reflète bien celle de notre insécurité qui déforme notre perception de la réalité, de nous-mêmes et de Dieu.

La suite de cet article sera publiée jeudi.

Colette Beauchemin

La spiritualité avec ou sans Dieu?

J’ai assisté dernièrement à une conférence qui avait lieu au Centre Culturel Chrétien de Montréal www.centreculturelchretiendemontreal.org. Le sujet de la spiritualité avec ou sans Dieu, était abordé par trois témoins : Mme Rose Dufour, anthropologue, M. Bernard Émond, cinéaste et Mgr Gilles Lussier, évêque du diocèse de Joliette.

Les trois témoignages étaient forts intéressants et différents. Ils laissaient bien voir les contrastes et positions variées qui habitent dorénavant notre paysage québécois. Cela peut avoir l’avantage de provoquer chacun à se positionner et à inventer son propre chemin de sens et de vie. Mais je constate, également, que ce nouvel éclatement des croyances laisse bien des jeunes et des adultes dans une sorte de confusion qui les porte à remettre toujours à plus tard, la question du sens de la vie et de la spiritualité. On se laisse mener par l’urgence et on en oublie le sens du voyage.

De mon point de vue Mme Rose Dufour a livré un témoignage éloquent. Sa sensibilité et son authenticité traversaient ses paroles. Une femme intense qui travaille avec les femmes de la rue, les prostituées. Voici un extrait de son témoignage qui laisse transparaître l’essentiel de son propos.

Rose DufourComme anthropologue, ma profession m’amenait à l’étude de l’autre et je me suis sentie appelée à travailler avec les plus pauvres, au centre-ville de Québec. Je me suis mise à accompagner des femmes prostituées. Pour pouvoir les rejoindre, j’ai dû aller chercher ma pauvreté au fond de moi. C’est là que la parole du Christ m’a rejointe profondément : « Les prostituées vous précéderont dans le Royaume des cieux ».

En accompagnant ces femmes dans la recherche de ce qui les avaient menées là, j’ai eu accès à leur âme. En essayant de les aider à faire le point dans leur vie, j’assistais à leur métamorphose. C’était elles qui me reflétaient le plus précieux en moi. J’avais besoin d’elles avant qu’elles aient besoin de moi. Je comprenais que ce n’était pas le repentir qui leur donnait accès au Royaume, mais ce qu’elles étaient intérieurement. Ces femmes ont été façonnées pour devenir ce qu’elles sont. J’ai été éblouie devant la grandeur de l’être humain, enfouie sous la misère. J’avais la mission de les aider à se voir comme elles étaient vraiment. « Si tu voyais ce que je vois. Je voyais la vraie Lucie, Nancy, … Tu as le devoir de devenir qui tu es ».

Aujourd’hui Mme Dufour ressent deux grandes obligations dans sa vie : amener ces femmes à elles-mêmes et témoigner de ce qu’elle découvre à leur contact. C’est de cela dont elle témoigne dans son livre intitulé Je vous salue Marie… Éd. MultiMondes, 2005.

Lors de son intervention, M. Bernard Émond a d’abord senti le besoin de signifier son inconfort à parler de spiritualité. Il se présente comme un agnostique.

Bernard ÉmondJe crois, dit-il, que la vie est Mystère que l’on ne peut épuiser dans nos concepts et nos représentations.

Je me réclame plutôt d’une approche théologique qu’on appelle « apophatique » qui reconnaît l’indéfinissabilité de Dieu et qui insiste davantage sur ce que Dieu n’est pas, plutôt que sur ce que Dieu est. Si Dieu existe, comment expliquer la souffrance? Je sais que pour les croyants le silence de Dieu est la place de notre liberté mais pour moi son silence me crée problème.

Croire ce serait peut-être écouter le silence. Sous un tableau de Giorgio Morandi, je suis en présence du Mystère. L’austérité de l’œuvre, tout en dégageant une beauté poignante, nous met devant la question : Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien? La beauté du monde et la musique de Bach, donnent le sentiment d’une présence ou du moins le sentiment du précieux; sentiment qui nous invite à sortir de nous-mêmes et à aller vers l’autre. Sortir de soi, c’est aussi s’extasier. Je me limite à cela, car je ne saurais en dire plus. J’écoute et j’essaie d’être attentif. Au nom de la religion, il y a eu des horreurs. Pour moi la question éthique est centrale, peu importe les croyances. Pour moi les croyances ne sont, à la limite, que des décorations. C’est le résultat qui compte. C’est le message central que j’ai voulu livrer dans mon dernier film : « Je crois qu’il faut servir » (La Donation).

Mes trois films sur les vertus théologales laissent voir que je suis tout de même attaché aux décorations que la religion m’a laissées. Je me sens chez-moi dans une église. J’y suis attaché à cause de sa beauté, de ses métaphores qui peuvent orienter la vie. J’ai la certitude de la nécessité des traditions car je vois les ravages de la déculturation. Tradition et transmission sont des éléments d’une vie riche. Anton Tchekhov a écrit : « Ce qui a eu lieu il y a 2000 ans a quelque chose à voir avec le présent. Le passé est lié au présent par une chaîne ininterrompue remplie d’une haute signification ».

Je ne peux conclure sur le sujet de la spiritualité « avec » ou « sans » Dieu. Si la vie est vécue sans le sentiment du plus grand que nous, la vie est vide. Ce qui compte pour moi, c’est de s’engager dans quelque chose qui nous dépasse et qui donne de la valeur à la vie.

De son côté, Mgr Gilles Lussier a témoigné principalement de l’importance de la parole de Dieu dans son cheminement et en quoi elle donne sens à tous ses engagements.

Gilles LussierAu début de ma quête spirituel, comme Samuel le prophète, j’étais à l’écoute de mon appel : « Parle Seigneur, ton serviteur écoute. » Je demandais au Seigneur : « que veux-tu que je fasse de ma vie? »

Dans mon enfance, les films que je voyais sur les colonies éveillaient mon désir missionnaire. Comme l’appel de Moïse au buisson ardent, je me sentais appelé à m’engager auprès de ceux qui souffrent.

En écho à cet appel de Dieu au buisson ardent, une parole de Teilhard de Chardin a donné sens à tous mes engagements : « Je crois en l’homme comme Dieu y croit ». Cette parole a marqué ma manière d’être avec les autres et ma manière de prier.

La parole de Dieu me permet de relire ma vie, la vie de l’Église, du monde, et m’aide à m’ouvrir avec confiance et sérénité à plus de Vie.

Je suis persuadé que la quête spirituelle peut emprunter plusieurs voies. Au?delà des structures confessionnelles, nous pouvons nous sentir solidaires d’une spiritualité commune où l’on se rejoint dans le renoncement à l’égoïsme et dans le don de soi.

Dans l’amour, c’est le mystère de l’être humain qui est en jeu. Pour moi, c’est Dieu lui-même que l’on expérimente dans l’amour.

Ces témoignages ont été suivis de questions de la part des participants. Cela a permis de pousser plus loin certains points abordés par les témoins.

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