J’ai assisté dernièrement à une conférence qui avait lieu au Centre Culturel Chrétien de Montréal www.centreculturelchretiendemontreal.org. Le sujet de la spiritualité avec ou sans Dieu, était abordé par trois témoins : Mme Rose Dufour, anthropologue, M. Bernard Émond, cinéaste et Mgr Gilles Lussier, évêque du diocèse de Joliette.

Les trois témoignages étaient forts intéressants et différents. Ils laissaient bien voir les contrastes et positions variées qui habitent dorénavant notre paysage québécois. Cela peut avoir l’avantage de provoquer chacun à se positionner et à inventer son propre chemin de sens et de vie. Mais je constate, également, que ce nouvel éclatement des croyances laisse bien des jeunes et des adultes dans une sorte de confusion qui les porte à remettre toujours à plus tard, la question du sens de la vie et de la spiritualité. On se laisse mener par l’urgence et on en oublie le sens du voyage.

De mon point de vue Mme Rose Dufour a livré un témoignage éloquent. Sa sensibilité et son authenticité traversaient ses paroles. Une femme intense qui travaille avec les femmes de la rue, les prostituées. Voici un extrait de son témoignage qui laisse transparaître l’essentiel de son propos.

Rose DufourComme anthropologue, ma profession m’amenait à l’étude de l’autre et je me suis sentie appelée à travailler avec les plus pauvres, au centre-ville de Québec. Je me suis mise à accompagner des femmes prostituées. Pour pouvoir les rejoindre, j’ai dû aller chercher ma pauvreté au fond de moi. C’est là que la parole du Christ m’a rejointe profondément : « Les prostituées vous précéderont dans le Royaume des cieux ».

En accompagnant ces femmes dans la recherche de ce qui les avaient menées là, j’ai eu accès à leur âme. En essayant de les aider à faire le point dans leur vie, j’assistais à leur métamorphose. C’était elles qui me reflétaient le plus précieux en moi. J’avais besoin d’elles avant qu’elles aient besoin de moi. Je comprenais que ce n’était pas le repentir qui leur donnait accès au Royaume, mais ce qu’elles étaient intérieurement. Ces femmes ont été façonnées pour devenir ce qu’elles sont. J’ai été éblouie devant la grandeur de l’être humain, enfouie sous la misère. J’avais la mission de les aider à se voir comme elles étaient vraiment. « Si tu voyais ce que je vois. Je voyais la vraie Lucie, Nancy, … Tu as le devoir de devenir qui tu es ».

Aujourd’hui Mme Dufour ressent deux grandes obligations dans sa vie : amener ces femmes à elles-mêmes et témoigner de ce qu’elle découvre à leur contact. C’est de cela dont elle témoigne dans son livre intitulé Je vous salue Marie… Éd. MultiMondes, 2005.

Lors de son intervention, M. Bernard Émond a d’abord senti le besoin de signifier son inconfort à parler de spiritualité. Il se présente comme un agnostique.

Bernard ÉmondJe crois, dit-il, que la vie est Mystère que l’on ne peut épuiser dans nos concepts et nos représentations.

Je me réclame plutôt d’une approche théologique qu’on appelle « apophatique » qui reconnaît l’indéfinissabilité de Dieu et qui insiste davantage sur ce que Dieu n’est pas, plutôt que sur ce que Dieu est. Si Dieu existe, comment expliquer la souffrance? Je sais que pour les croyants le silence de Dieu est la place de notre liberté mais pour moi son silence me crée problème.

Croire ce serait peut-être écouter le silence. Sous un tableau de Giorgio Morandi, je suis en présence du Mystère. L’austérité de l’œuvre, tout en dégageant une beauté poignante, nous met devant la question : Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien? La beauté du monde et la musique de Bach, donnent le sentiment d’une présence ou du moins le sentiment du précieux; sentiment qui nous invite à sortir de nous-mêmes et à aller vers l’autre. Sortir de soi, c’est aussi s’extasier. Je me limite à cela, car je ne saurais en dire plus. J’écoute et j’essaie d’être attentif. Au nom de la religion, il y a eu des horreurs. Pour moi la question éthique est centrale, peu importe les croyances. Pour moi les croyances ne sont, à la limite, que des décorations. C’est le résultat qui compte. C’est le message central que j’ai voulu livrer dans mon dernier film : « Je crois qu’il faut servir » (La Donation).

Mes trois films sur les vertus théologales laissent voir que je suis tout de même attaché aux décorations que la religion m’a laissées. Je me sens chez-moi dans une église. J’y suis attaché à cause de sa beauté, de ses métaphores qui peuvent orienter la vie. J’ai la certitude de la nécessité des traditions car je vois les ravages de la déculturation. Tradition et transmission sont des éléments d’une vie riche. Anton Tchekhov a écrit : « Ce qui a eu lieu il y a 2000 ans a quelque chose à voir avec le présent. Le passé est lié au présent par une chaîne ininterrompue remplie d’une haute signification ».

Je ne peux conclure sur le sujet de la spiritualité « avec » ou « sans » Dieu. Si la vie est vécue sans le sentiment du plus grand que nous, la vie est vide. Ce qui compte pour moi, c’est de s’engager dans quelque chose qui nous dépasse et qui donne de la valeur à la vie.

De son côté, Mgr Gilles Lussier a témoigné principalement de l’importance de la parole de Dieu dans son cheminement et en quoi elle donne sens à tous ses engagements.

Gilles LussierAu début de ma quête spirituel, comme Samuel le prophète, j’étais à l’écoute de mon appel : « Parle Seigneur, ton serviteur écoute. » Je demandais au Seigneur : « que veux-tu que je fasse de ma vie? »

Dans mon enfance, les films que je voyais sur les colonies éveillaient mon désir missionnaire. Comme l’appel de Moïse au buisson ardent, je me sentais appelé à m’engager auprès de ceux qui souffrent.

En écho à cet appel de Dieu au buisson ardent, une parole de Teilhard de Chardin a donné sens à tous mes engagements : « Je crois en l’homme comme Dieu y croit ». Cette parole a marqué ma manière d’être avec les autres et ma manière de prier.

La parole de Dieu me permet de relire ma vie, la vie de l’Église, du monde, et m’aide à m’ouvrir avec confiance et sérénité à plus de Vie.

Je suis persuadé que la quête spirituelle peut emprunter plusieurs voies. Au?delà des structures confessionnelles, nous pouvons nous sentir solidaires d’une spiritualité commune où l’on se rejoint dans le renoncement à l’égoïsme et dans le don de soi.

Dans l’amour, c’est le mystère de l’être humain qui est en jeu. Pour moi, c’est Dieu lui-même que l’on expérimente dans l’amour.

Ces témoignages ont été suivis de questions de la part des participants. Cela a permis de pousser plus loin certains points abordés par les témoins.

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