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Le boson et Dieu

Le physicien Leon Lederman, en voulant traduire son impatience à vérifier l’existence du boson de Higgs, a utilisé l’expression : the Goddam particle. Puis, ce qu’il avait surnommé la fichue particule, parce qu’introuvable, est devenue dans sa bouche the particle of God. Il ne fallait que ce petit glissement sémantique pour relancer le débat science-foi.

Yanick Villedieu a bien raison de rappeler que «cette expression n’est qu’une image. Si on observe le boson de Higgs dans les déflagrations du LHC, on n’aura pas pour autant observé Dieu. Ni prouvé son existence. On aura observé une particule élémentaire, comme on observe des atomes, des protons ou des quarks. Au LHC, on fait de la physique, pas de la théologie. Seulement de la physique.1»

Et dans leur forum, les Sceptiques du Québec posent la question : Est-ce que ça vous écœure qu’on appelle le boson théorique de Higgs « particule de Dieu« 2? Et là, on a droit à toutes sortes de mises en garde à l’encontre des créationnistes et de tous ceux qui court-circuitent l’approche scientifique et l’approche croyante. Moi, ça ne me dégoûte pas que le boson soit surnommé «particule de Dieu». Ça me fait réfléchir théologiquement et spirituellement, pourvu que je me rappelle que le langage théologique est langage analogique, symbolique, et que mon point d’appui n’est pas l’accélérateur de particules, mais la Parole de Dieu. Alors dans la foi, j’ouvre la Bible qui me révèle qui est Dieu et j’essaie d’interpréter, dans ma foi, ce que me donne à penser l’expression «particule de Dieu» et les conclusions scientifiques sur l’origine de l’univers.

Le livre de la Genèse m’apprend que Dieu intervient pour mettre de l’ordre dans le chaos primordial, le tohu-bohu. ( Gn 1, 1 et ss.) Le boson de Higgs, lui, est cette particule discrète, postérieure au big-bang, qui permet à la matière de s’organiser. Un scientifique du Cern, enthousiaste ce mercredi matin 7 juillet, allait jusqu’à dire (Radio-Canada) que l’avènement boson ne pouvait absolument pas être le fruit du hasard.

Un scientifique non-croyant peut affirmer que le «boson de Higgs n’a rien à voir avec Dieu» même s’il n’en sait rien.
(http://angelsanddemons.web.cern.ch/fr/faq/what-is-the-god-particle) Mais un croyant scientifique est autorisé à y voir la présence créatrice de Dieu, même s’il n’en sait rien lui non plus. Croire ce n’est pas savoir. Françoise Dolto écrivait : «Certains psychanalystes, c’est surprenant, me reprochent de croire, mais ils ne se reprochent pas de ne pas croire! C’est aussi surprenant, n’est-ce pas?»

Rémi Bourdon

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1 http://www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets/2008/09/12/105746.shtml?auteur=2091

2 http://www.sceptiques.qc.ca/forum/boson-de-higgs-t5601.html

Science et foi (6e partie) : l’impact du Siècle des Lumières sur l’évolution des mentalités

Dans la deuxième moitié du 18e siècle, qu’on nomme paradoxalement le Siècle des Lumières, l’attitude critique à l’égard de la religion catholique se radicalisa. Des philosophes comme Voltaire (1694-1778) ou d’Holbach (1723-1789) dénoncèrent l’obscurantisme et l’intolérance des croyants. La Révélation fut considérée comme un tissu de fables fantaisistes et enfantines et l’Église comme un instrument d’endoctrinement et d’oppression. Ceux qu’on appela les encyclopédistes[1], Denis Diderot (1713-1784) et Jean Le Rond D’Alembert (1717-1783) en tête, professèrent ouvertement l’athéisme ou confessèrent tout au mieux un Dieu-horloger, expert en mécanique céleste, mais indifférent au sort des hommes, à leur bonheur comme à leur malheur. L’époque se croyait prête pour la liquidation générale du christianisme.

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Science et foi : pour aller au-delà des oppositions simplistes (4e partie : les fondements philosophiques du scientisme)

Le scientisme est né vers le milieu du 19e siècle, mais il s’enracine lui-même dans une tradition intellectuelle beaucoup plus ancienne : le matérialisme philosophique, dont les origines historiques remontent à l’époque de la Grèce antique.  Un des fondateurs et des représentants les plus illustres de ce courant de pensée est le philosophe Démocrite (~460-~370).  Le premier, il a défendu l’idée que la nature n’était faite que de minuscules particules (les atomes) et de vide.

Depuis lors, les tenants du matérialisme ont défendu, sous des modalités qui ont bien sûr variées au cours des âges, l’idée que le monde, la réalité et tout ce qui existe dans l’univers n’est composé que de matière.  Avec pour corolcouv7452g_130laire que ce qui est généralement présenté comme distinct de la matière, à savoir l’esprit, n’est jamais qu’une émanation plus diffuse, plus légère et plus éthérée de cette même matière.

Les implications théoriques de la thèse matérialiste sont nombreuses.  Si tout est matière, Dieu n’existe pas.  Du moins, pas tel que l’Église nous l’enseigne, puisque celle-ci affirme que Dieu est pur esprit.  Si tout est matière, l’âme humaine n’est qu’une chimère, et la vision chrétienne de l’homme est fausse, puisque celle-ci reconnaît l’âme comme principe spirituel au fondement de l’unité et de la singularité absolue de chaque personne.  Or, si l’homme n’a pas d’âme, il n’est que matière et il partage le sort de la matière, vouée à la dégradation inévitable.

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Science et foi : pour aller au-delà des oppositions simplistes (3e partie)

Dans cet article, Alex La Salle poursuit sa réflexion sur le juste rapport à établir entre science et foi. La première ainsi que la deuxième partie du texte sont disponibles. Vous êtes invités à les lire, si cela n’est pas déjà fait. Nous espérons que vous trouverez le sujet aussi passionnant qu’il l’est pour nous.

Dans l’article précédent, nous avons vu comment l’idéalisation de la science moderne pouvait conduire au scientisme, cette idéologie qui prétend que la méthode expérimentale des sciences pures est la seule démarche de l’esprit pouvant conduire à la connaissance et au bonheur. Nous avons vu comment la démarche méthodique de l’esprit scientifique pouvait être irrationnellement investie d’une mission et d’un rôle à caractère religieux, qui déborde de beaucoup ses prétentions légitimes, concurrence la religion sur son propre terrain et promeut la confiance en la science comme forme nouvelle de religiosité à la disposition des sceptiques et des athées.

Le scientisme connut son âge d’or durant les années 1850-1914. Cette époque de triomphalisme est depuis longtemps révolue. Le recul de l’idéologie scientiste après 1914 s’explique en grande partie par le cataclysme de la Première Guerre mondiale et le spectacle immonde des carnages causés par l’industrialisation de l’armement. Ces événements ébranlèrent gravement les fondements de la culture européenne moderne issue de la révolution scientifique (17e siècle) et de la philosophie des Lumières (18e siècle). Face à l’ampleur du désastre et suite à l’hécatombe atroce qui coûta la vie à plus de 10 millions d’hommes – chose inédite dans l’histoire européenne de l’époque – les Européens comprirent les limites de la raison technoscientifique et sentirent le besoin de revoir leur conception du savoir et de la raison.

À titre d’exemple, dans les années 1920, le mouvement artistique et littéraire surréaliste, dont André Breton (1896-1966) fut la figure de proue, contribua à cette remise en question du règne sans partage de la rationalité scientifique, en s’appuyant entre autres sur les découvertes du freudisme. Puis, à partir des années 1930, 1940 et 1950, les recherches de nombreux scientifiques, dont celles de Mircea Eliade (1907-1986) en histoire des religions, de Claude Lévi-Strauss (1908-2009) en anthropologie ou de Georges Gusdorf (1912-2000) en philosophie, modifièrent profondément la compréhension qu’avaient les savants de la pensée mythique et symbolique, à laquelle on reconnut enfin une valeur et une cohérence certaine.

654478Jacques Maritain (1882-1973)

Chez les catholiques, le renouveau de la philosophie thomiste mené par des penseurs comme le père Antonin Sertillanges (1863-1948), Jacques Maritain (1882-1973) ou Charles de Konink (1906-1965) permit à la culture occidentale de trouver dans l’exercice de la rationalité philosophique un espace où les facultés naturelles de l’esprit humain pouvaient se déployer librement et retrouver toute leur amplitude. Ce renouveau du thomisme, initié par le pape Léon XIII, dès 1879, avec la publication de l’encyclique Æterni Patris, continue d’inspirer la pensée catholique contemporaine, comme en témoigne la publication récente par la commission théologie internationale d’un ouvrage de philosophie morale intitulé À la recherche d’une étique universelle. Nouveau regard sur la loi naturelle. Pour consulter cet ouvrage en ligne, il suffit de cliquer ici.

Ainsi, grâce au rayonnement de divers courants de pensée spiritualistes en littérature, en sciences humaines ou en philosophie, l’influence du rationalisme sur le milieu universitaire fut contenue jusqu’à la cassure culturelle des années 1960. L’idée que la raison puisse à tout le moins dialoguer, sinon collaborer avec d’autres modes d’appréhension du réel, telles l’imagination ou la foi, était acceptée par les esprits de l’époque et on reconnaissait que ce dialogue ou cette collaboration pouvaient servir la quête de savoir et de sens des hommes. Il en découlait que le climat intellectuel était généralement plus réceptif aux sollicitations du mystère et que les hommes regardaient plus volontiers au-delà des rivages de la raison, vers l’absolu. Le christianisme, et particulièrement le catholicisme, tirait avantage de ce climat d’ouverture.

À suivre….

Science et foi : pour aller au-delà des oppositions simplistes (2e partie)

On ne compte plus les livres, les documentaires, les magazines de vulgarisation qui nous informent des dernières découvertes scientifiques ou attirent notre attention sur les plus prometteuses avancées des chercheurs en astrophysique, en biologie, en paléontologie.  L’abondance de cette documentation nous permet de mieux apprécier les progrès de la recherche et la fécondité de la démarche scientifique.  La diffusion continue des connaissances en médecine, en chimie, en neuropsychologie, actualise notre savoir et renforce notre conviction que la science moderne mérite l’éloge qu’on lui adresse depuis qu’elle a commencé à donner des preuves de son efficacité et à transformer durablement notre compréhension du monde, il y a quatre siècles.  Un bref rappel historique suffit d’ailleurs à nous convaincre que la contribution des sciences au développement de l’humanité est tout simplement inestimable.

Combien nos connaissances ont évoluées, combien notre vision du monde a changée depuis que la raison scientifique nous a permis de repousser, jusqu’en des limites insoupçonnées, les frontières mouvantes de l’espace et du temps!  Après avoir sillonné toutes les mers, quadrillé toutes les terres, conquis jusqu’aux pôles, l’homme est parvenu à marcher sur la lune.  Il lorgne maintenant du côté de Mars, tout en balayant l’univers de ses ondes, pour recenser, à des milliards d’années-lumière d’ici, tout un bric-à-brac de quasars, de pulsars et autres avatars stellaires éparpillés dans ce gigantesque bazar.  Parallèlement, d’humbles et patientes recherches en géologie, en biologie, en préhistoire nous ont permis de donner un âge à la Terre, à la vie, ainsi qu’à l’homme, cette créature ravagée par ses rêves d’éternité.  C’est d’ailleurs grâce aux fascinants travaux des préhistoriens que nous pouvons aujourd’hui dater, de façon assez certaine, l’apparition du sentiment religieux chez l’être humain :

«  Pour la première fois, il y a 100 000 ans ou 80 000 ans, avec les plus anciens Néandertaliens d’Europe occidentale, les Hommes enterrent leurs morts. […]  Ces sépultures marquent l’apparition des rites funéraires, en particulier d’offrandes déposées parfois dans la fosse qui témoignent sans doute d’une croyance en une vie future après la mort, c’est-à-dire d’un sentiment religieux. » 1

Cette expansion de la connaissance aux dimensions de l’espace et du temps cosmiques donne le vertige.  Elle nous fait prendre conscience de notre petitesse et de notre fugacité, par contraste avec les dimensions et l’âge de l’univers. 2 « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », confessait déjà Pascal, au XVIIe siècle.  « Qu’est-ce que le spasme de vivre? » demandait quant à lui Nelligan, traduisant ainsi l’angoisse de l’être humain devant la mort.  Mais l’accumulation des connaissances nouvelles n’est pas non plus sans produire, à l’inverse, une certaine ivresse, une griserie, une exaltation.  Après tout, ce nouveau savoir grandit l’homme, il prouve sa supériorité sur toutes les autres créatures et accroît formidablement son emprise sur la matière.

Sépulture néanderthalienne de La-Chapelle-aux-Sainte (France)

Sépulture néanderthalienne de La-Chapelle-aux-Saints (France)

Malheureusement, cette exaltation, cette surchauffe de l’esprit fait parfois perdre le sens de la mesure, brouille l’intelligence et engendre de regrettables dérives de la pensée et du cœur.  Alors la science change de visage : elle n’est plus cette humble et méthodique démarche de la raison, en progression vers une compréhension toujours plus juste et plus adéquate des phénomènes de la nature ; par une sorte de mutation, de saut qualitatif injustifiable, que seul l’arbitraire de la passion peut expliquer, elle revêt un caractère sacré, elle acquiert une valeur absolue, elle devient le référent incontestable, la source de la vérité et du bien, au détriment d’autres modes de connaissance.

Si cette « absolutisation » n’est pas toujours explicitement revendiquée dans le discours, elle est souvent implicitement assumée dans la pratique et révélée par les comportements.    Dans un monde où la rationalité technique domine et où la science joue le rôle de référent ultime, d’ultime autorité, la raison expérimentale tend à devenir une idole, la recherche scientifique, un rituel ésotérique, les savants, des prêtres qui nous montrent la voie du bonheur, les laboratoires, des églises où l’humanité se régénère et espère trouver le secret de la vie éternelle.  On bascule alors dans le scientisme, cette doctrine qui fait de la science une religion et qui prétend résoudre (ou du moins désactiver) les problèmes philosophiques et métaphysiques grâce à la science.

Nous verrons où cela peut nous conduire dans un prochain article.

Alex La Salle

1 de Lumley, Henry, L’Homme premier, Odile Jacob, Paris, 2000, 221 p.
2 Dans Poussières d’étoiles (édition mise à jour en 2008), Hubert Reeves nous apprend que, selon les estimations actuelles des astrophysiciens, l’univers a environ 14 milliards d’années et qu’il s’étend sur cent mille milliards de milliards de kilomètres.